Côte d’Ivoire: l’avenir incertain d’une école unique pour féticheuses

Au son des tam-tams et des grelots, une dizaine de jeunes filles tout de blanc vêtues, le corps enduit de kaolin, dansent dans une cour d’Aniansué, en Côte d’Ivoire : elles sont appelées à devenir komians, des féticheuses. À la sortie d’une consultation, une commerçante, Yvonne Ezan, explique : “On m’a diagnostiqué une appendicite que je veux soigner à l’aide de plantes.” “Aidez-nous! On dort à la belle étoile. On n’a pas de dortoirs alors qu’on reçoit des dizaines de malades chaque mois…”, dit Adjoua Messouma, drapée dans son pagne multicolore.Une fois formées, les féticheuses diplômées peuvent s’installer dans leur village et y exercer, tout en conservant parfois une autre activité, comme vendeuse au marché. “Sans les komians, sans nos feuilles médicinales, certains ne seraient rien”, affirme la fondatrice de l’école, qui figure en bonne place dans le livre de l’écrivain et photographe espagnol Jordi Esteva Viaje al pais de las almas (Voyage aux pays des âmes), consacré au monde animiste en Afrique.DétracteursLa place des komians dans la société moderne est toutefois remise en cause par des détracteurs, en particulier les églises évangéliques, qui dénoncent avec toujours plus de force, des pratiques ancestrales obscures. “Aujourd’hui, on nous voit comme le diable incarné”, déplore Léonie Kouamé, 22 ans, qui a mis en veilleuse ses études universitaires pour “étudier et communier avec les génies” et devenir komian.Une vingtaine de féticheuses de la sous-préfecture d’Amélékia, entre la grande ville Abengourou et Aniansué, ville plus modeste, ont tiré la sonnette d’alarme. Elles ont perdu l’un de leurs grands soutiens, l’écrivain ivoirien Jean-Marie Adiaffi, Grand prix d’Afrique noire 1981, décédé en 1999. “Depuis sa mort, nous n’avons plus d’avocats”, constate la komian Eba Kouakou, la soixantaine, le corps orné de dizaines de gris-gris.Jean-Marie Adiaffi, attaché à la modernisation des religions africaines, avait lancé le mot “bossonisme” pour qualifier la religion des komians. Les “bossons” (génies) sont les divinités, des rivières, des montagnes ou des forêts sacrées et incarnées par des statuettes. La population les adore dans la plupart des villages africains.Pour le ministre Pascal Abinan Kouakou, devenu récemment le président du conseil régional de l’Indénié (Est), où les komians sont légion, “si on ne prend garde, les komians, cette culture inhérente à notre société, risque de disparaître”. Il déplore l’“absence de politique nationale pour promouvoir ce patrimoine culturel” et a promis d’inscrire l’école d’Aniansué dans “un circuit touristique qui permettrait à l’établissement de bénéficier de retombées (économiques) et de se développer”.Au milieu de disciples, la komian Eba Kouakou affirme, déterminée: “Nous n’avons pas peur (…) et nous ne sommes pas prêtes à abandonner”. Et de conclure : les komians ne vont “jamais disparaître.”

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